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Le chimiste et la clinique juridique

Le chimiste et la clinique juridique

Une collaboration inattendue redéfinit l'innovation et l'entrepreneuriat.

Photo de Chris Caputo

Christopher Caputo | Photographie: Chris Robinson

À première vue, un chimiste et une clinique juridique n’ont pas grand-chose en commun. L’un étudie les molécules et les catalyseurs; l’autre se penche sur les subtilités du langage juridique. Mais l’innovation, elle, ne se soucie pas des frontières facultaires. L’histoire qui relie les recherches en chimie de Christopher Caputo à la Clinique d’innovation en propriété intellectuelle de l’École de droit Osgoode Hall en est une belle illustration. Au sein d’une même université, deux disciplines que tout semble opposer ont uni leurs expertises pour résoudre un problème.

C’est aussi l’illustration d’un principe simple mais fondamental : commercialiser une innovation ne signifie pas forcément créer une entreprise. Parfois, tout commence par un brevet ou une licence. Et parfois, le point de départ est plus simple : un chercheur qui prend conscience, pour la première fois, de ce que sa découverte pourrait apporter au monde.

Le parcours qui a menĂ© Christopher Caputo Ă  l’UniversitĂ© 91ŃÇÉ« est pour le moins atypique. Après un baccalaurĂ©at Ă  l’UniversitĂ© de Windsor et un doctorat Ă  l’UniversitĂ© de Toronto, il a effectuĂ© un stage postdoctoral Ă  Harvard. Puis, il a empruntĂ© une voie peu commune pour un chimiste universitaire : le secteur privĂ©. Chez Inkbox, une jeune entreprise de tatouage, il a travaillĂ© Ă  transformer des colorants vĂ©gĂ©taux et naturels en tatouages semi-Ă©phĂ©mères. Il a ensuite rejoint le corps professoral de 91ŃÇÉ«, oĂą il a obtenu une chaire de recherche du Canada.

Cette parenthèse lui a été précieuse. Lorsqu’il a retrouvé le monde universitaire, Christopher Caputo maîtrisait désormais deux langues : celle de la science fondamentale et celle de la commercialisation. Cette dualité se retrouve dans son laboratoire. Certains travaux sont purement guidés par la curiosité scientifique; d’autres sont appliqués et cherchent à résoudre des problèmes concrets.

Il résume les fondements scientifiques de ses recherches très simplement : presque tout ce que nous utilisons, des produits pharmaceutiques aux produits agrochimiques et pétrochimiques, doit être fabriqué par synthèse chimique. Or, la fabrication de ces molécules fait souvent appel à un catalyseur. Une partie de ses travaux appliqués vise justement à réduire le recours aux terres rares et aux métaux précieux dans ces réactions. Une démarche qui comporte, à l’évidence, des enjeux à la fois commerciaux et environnementaux.

« Tout ce qui nous entoure doit être fabriqué par synthèse chimique, et une grande partie de ces procédés repose sur un catalyseur. Si l’on peut réaliser ces réactions à partir de matériaux ni rares ni précieux, on transforme non seulement la science, mais aussi l’équation économique. C’est là que la recherche commence à avoir une portée au-delà du laboratoire », affirme Christopher Caputo.

Après une expérience fructueuse chez Inkbox, Christopher Caputo s’est mis à imaginer des projets de recherche exploratoire qui pourraient mener à des technologies transférables et commercialisables. Sa formation scientifique lui avait donné une solide maîtrise de la littérature universitaire, mais elle ne lui avait rien appris sur le monde des brevets. Comment savoir si une idée n’empiétait pas sur des droits existants? Quelles entreprises s’intéressaient déjà à ce domaine?

Les réponses se trouvaient ailleurs, dans une tout autre faculté. par la professeure Pina D’Agostino, la Clinique d’innovation en propriété intellectuelle de l’École de droit Osgoode Hall s’inspire du modèle des cliniques juridiques aux États-Unis. Sa mission repose sur deux volets complémentaires.

D’un côté, la clinique offre aux inventeurs un accompagnement précieux dès les premières étapes de leur projet, un moment souvent déterminant où des services professionnels peuvent être financièrement hors de portée. De l’autre, elle donne aux étudiantes et étudiants en droit l’occasion d’acquérir une expérience pratique encore rare au Canada en propriété intellectuelle et dans des domaines connexes.

« La clinique a été créée pour poursuivre un double objectif : offrir aux inventeurs et aux entrepreneurs un véritable accompagnement à un moment où ils n’ont souvent pas les moyens de se l’offrir, et permettre aux étudiantes et étudiants en droit de travailler sur de vrais dossiers, aux côtés de vrais inventeurs et sous supervision professionnelle. Il n’existe qu’une poignée de cliniques comme celle-ci au pays », explique Joseph Turcotte, directeur de la Clinique d’innovation en propriété intellectuelle de l’École de droit Osgoode Hall.

Au fil des ans, l’impact de la clinique n’a cessé de grandir. Depuis 2020, avec le soutien de partenaires clés du milieu juridique et de l’industrie, elle a offert 647 consultations stratégiques, réalisé 244 recherches de brevets et effectué 186 recherches de marques pour des talents de la recherche, de l’innovation et de l’entrepreneuriat. Depuis sa création, elle a consacré plus de 5 700 heures à la prestation de services juridiques bénévoles, d’une valeur estimée à 2,6 millions de dollars, tout en contribuant à la formation de plus de 300 étudiantes et étudiants. Ces résultats témoignent d’une volonté de combler une , au moment du passage de l’innovation à la commercialisation.

Depuis 2023, la clinique travaille Ă©galement en Ă©troite collaboration avec le Bureau du vice-prĂ©sident Ă  la recherche et Ă  l’innovation de 91ŃÇÉ« afin de faciliter l’accès de la communautĂ© de recherche Ă  des services-conseils en matière de propriĂ©tĂ© intellectuelle et Ă  un accompagnement pour la commercialisation. Grâce au soutien financier de PropriĂ©tĂ© Intellectuelle Ontario, ce partenariat rĂ©unit des expertises en droit, en dĂ©veloppement des affaires et en commercialisation. Il facilite la protection des dĂ©couvertes et aide les chercheuses et chercheurs de 91ŃÇÉ« Ă  explorer les diffĂ©rentes façons de les transformer en applications concrètes.

Pour un chercheur comme Christopher Caputo, la collaboration avec la clinique a rapidement dépassé la seule question des brevets. Elle lui a permis de mieux comprendre l’écosystème de la propriété intellectuelle qui entourait un nouveau domaine de recherche qu’il explorait. La cartographie des entreprises déjà présentes dans le secteur l’a aidé à repérer non seulement des concurrents, mais aussi des partenaires potentiels. L’examen des brevets s’est révélé tout aussi instructif.

« Les brevets contiennent énormément de détails sur la chimie qui peuvent être absents de la littérature universitaire, explique Christopher Caputo. Ces informations m’ont aidé à orienter mon projet vers des domaines qui ne sont pas couverts par la propriété intellectuelle existante. Notre travail avec la clinique nous a surtout permis de consacrer nos ressources et notre temps de recherche, qui sont limités, aux questions qui présentent à la fois un intérêt scientifique et un potentiel commercial. »

S’il est une idée au cœur de cette collaboration, c’est que l’innovation ne passe pas forcément par la création d’une entreprise. Cette définition réductrice peut en limiter le potentiel. Elle risque de décourager des professeures et professeurs déjà très occupés, qui ont bâti leurs propres programmes de recherche et pour qui la gestion d’une jeune entreprise s’intègre difficilement à une carrière universitaire et à ses responsabilités. Pourtant, leur expertise peut jouer un rôle déterminant dans la résolution de problèmes de société.

Christopher Caputo, comme la clinique, remet en question cette idée reçue. Une découverte ne mène pas nécessairement à la création d’une entreprise. Elle peut être protégée par la propriété intellectuelle, faire l’objet d’une licence, être commercialisée ou trouver sa place dans la société de multiples façons. Elle peut faire progresser les connaissances et créer de la valeur sans jamais aboutir à une exploitation commerciale. Elle peut même offrir à un étudiant ou à une étudiante la possibilité de poursuivre une idée et de la faire avancer. L’objectif n’est donc pas de créer une entreprise, mais de faire passer une innovation du laboratoire vers la société, quelle que soit la forme qu’elle prend.

« Un chercheur peut ne jamais avoir envie de diriger une entreprise, sans que cela empêche ses travaux d’être protégés par la propriété intellectuelle, de faire l’objet d’une licence ou d’être commercialisés. Ils peuvent aussi donner à une étudiante ou à un étudiant l’occasion de poursuivre l’idée dans une nouvelle direction, ou encore être diffusés au bénéfice de la société, précise Joseph Turcotte. Lorsque nous envisageons la recherche et les travaux universitaires de manière aussi large, nous permettons à beaucoup plus de personnes d’y prendre part. »

Christopher Caputo souligne la difficulté de concilier le rythme effréné de l’entrepreneuriat et de la commercialisation avec les exigences d’une carrière universitaire, tout en reconnaissant que son propre parcours est difficilement reproductible. Sa chaire de recherche du Canada allège sa charge d’enseignement et lui fournit les ressources et la marge de manœuvre nécessaires pour mener de front deux programmes de recherche. Il reconnaît volontiers que tous les chercheurs ne disposent pas des mêmes conditions. Une question plus fondamentale se pose alors : comment créer les conditions qui permettraient à toute personne qui le souhaite de faire passer ses innovations du milieu universitaire à la société?

« J’ai beaucoup de chance. Ma chaire de recherche me donne du temps, et la permanence me permet de saisir ces occasions. Tout le monde ne peut pas en dire autant. La vraie question, c’est de savoir comment rendre cette voie accessible à celles et ceux qui n’ont pas les mêmes avantages, pour qu’elle ne soit pas réservée à quelques personnes qui peuvent se permettre de prendre le risque », concède-t-il.

C’est une question complexe, et plus actuelle que jamais. En Ontario, la volontĂ© de favoriser la commercialisation et l’entrepreneuriat Ă©mane du gouvernement et gagne l’ensemble du secteur, du Conseil des universitĂ©s de l’Ontario jusqu’à la haute direction de l’UniversitĂ© 91ŃÇÉ«. Christopher y voit bien plus qu’une directive : il observe un changement gĂ©nĂ©rationnel dans la façon dont les Ă©tudiantes et Ă©tudiants envisagent leur avenir professionnel dans les sciences, en particulier au premier cycle lorsqu’ils cherchent leur voie. Cet Ă©tĂ©, dans ses nouvelles fonctions Ă  la tĂŞte du Collège Bethune, il entend transmettre cette mĂŞme perspective Ă  une nouvelle cohorte Ă©tudiante.

C’est chez la population étudiante que ce changement générationnel est le plus visible, et c’est là que cette collaboration trouve tout son sens. La clinique ne se contente pas d’accompagner des inventeurs comme Christopher Caputo : elle forme aussi la prochaine génération de professionnels appelés à évoluer à l’intersection du droit, de la science et de la commercialisation. Des personnes capables d’aider les inventeurs et les innovateurs à réaliser leurs ambitions.

« Je trouve très enrichissant de travailler auprès d’inventeurs et d’innovateurs qui en sont aux premières étapes de leur projet, d’autant que j’ai moi-même fait l’expérience du processus d’obtention de brevet », commente Ryan Nodder, étudiant en troisième année à Osgoode. « Réfléchir à la commercialisation avant le début d’un projet de recherche est une excellente première étape. Une bonne compréhension de la propriété intellectuelle permet de mieux situer ses travaux dans son domaine – tant sur le plan scientifique que sur celui de la propriété intellectuelle – et de mieux cerner les activités des concurrents et des collaborateurs potentiels. »

« Il vaut mieux s’intĂ©resser Ă  la propriĂ©tĂ© intellectuelle dès le dĂ©but d’un projet plutĂ´t que d’attendre d’être dĂ©jĂ  bien avancĂ©. Une grande partie de notre travail Ă  la clinique consiste Ă  prendre contact avec les chercheurs et chercheuses de 91ŃÇÉ« et Ă  les inviter Ă  venir nous consulter, mĂŞme lorsqu’ils n’en sont qu’aux premières Ă©tapes de leurs travaux, comme c’était le cas pour le Dr Caputo », souligne Ida Hadjfooroush, diplĂ´mĂ©e d’Osgoode. « J’ai particulièrement apprĂ©ciĂ© notre collaboration. Il nous a transmis toutes les informations dont il disposait et a accordĂ© une grande importance Ă  notre point de vue juridique. Chaque fois qu’on avait une question, il Ă©tait très facile de communiquer avec lui. »

Alors que l’UniversitĂ© 91ŃÇÉ« et l’ensemble du secteur cherchent Ă  intĂ©grer davantage l’entrepreneuriat et la commercialisation Ă  la formation des Ă©tudiantes et Ă©tudiants, cette modeste collaboration entre deux facultĂ©s rappelle qu’innover ne signifie pas nĂ©cessairement crĂ©er une entreprise. L’innovation consiste Ă  faire passer des idĂ©es nouvelles ou amĂ©liorĂ©es dans le monde, et elle gagne Ă  rĂ©unir des personnes dont les expertises sont diffĂ©rentes.

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